Eolien industriel, entre illusion et corruption – Episode 5 – « Supprimer le facteur humain »

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Aubrac en hiver, Les Salces (Lozère), vers le le buron de Latreille – Crédit photo © Arnaud Millot

C’est le sénateur Alain Bertrand qui avait raison. Dans un article précédent, j’expliquais que la solution éolienne qu’il préconise pour nos territoires de montagne ne ferait qu’aggraver le problème d’hyper-ruralité qui frappe la Lozère, le Cantal ou l’Aveyron. Erreur de ma part: c’était une analyse subjective fondée sur une vision étriquée de la dynamique de la société rurale française et sur une méconnaissance flagrante de la stratégie de développement des groupes industriels de l’énergie. Il faut ici même rétablir la vérité: oui, l’éolien industriel est un outil formidable pour lutter localement, radicalement et définitivement contre l’hyper-ruralité et les handicaps qui la caractérisent. Pour le comprendre, il faut lire cet article du 16/01/2015 de l’hebdomadaire danois (de langue anglaise*) « The Copenhagen Post », que nous traduisons ci-dessous. « The Copenhagen Post » expose les méthodes du suédois Vattenfall (l’un des plus gros producteurs et distributeurs d’électricité en Europe du nord) pour résoudre les problèmes inhérents au développement de l’éolien terrestre en zone rurale au Danemark, un pays régulièrement cité en exemple pour son « avance » sur la France en matière de développement de l’infrastructure éolienne.


 16/01/2015 « The Copenhagen Post »

La compagnie d’énergie suédoise Vattenfall prend des mesures extrêmes dans l’intérêt de ses parcs éoliens au Danemark, en rachetant des villages entiers, les rasant en totalité pour remplacer les bâtiments par des aérogénérateurs, d’après le quotidien économique Borsen (de langue danoise, NDLR). Mette Korsager, responsable des projets éoliens terrestres de Vattenfall au Danemark, a expliqué à Borsen que la stratégie était de faciliter la réalisation d’un objectif de 250 MW d’ici 2018-2019 via l’installation de turbines au Danemark. « Nous achetons généralement des fermes en mauvais état et nous démolissons les bâtiments »a-t-elle indiqué. « Récemment nous avons racheté la quasi-totalité d’un village pour faire un parc éolien ».
Ce village, c’est Kolby, dans le nord Jutland, et où Vattenfall prévoit d’acquérir 20 propriétés. Korsager a expliqué à Borsen que cette stratégie servait plusieurs objectifs. « Cela résout le problème des propriétés invendables dans les alentours » a-t-elle dit. « Cela résout le problème des voisins qui critiquent les parcs éoliens and cela facilite l’obtention d’accord avec les municipalités concernant l’installation d’éoliennes car nous les aidons ainsi à développer des zones à problèmes. »


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Le parc éolien du Truc de l’Homme, depuis La Fage Montivernoux – Credit photo © Association Bès/Truyère

Petit exercice de prospective, ou l’art d’imaginer les futurs possibles. Comme le résume parfaitement une association de l’Aisne (Stop Eole 02), la stratégie radicale de rachat de villages par Vattenfall au Danemark permet de « supprimer le facteur humain ». Appliquée à nos territoires de montagne -la Margeride et l’Aubrac- elle permettrait de passer sans difficulté de l’ère hyper-rurale à l’ère post-rurale: plus de villages, plus d’êtres humains, plus de problèmes. Réglé le problème de l’hyper-ruralité ! Le sénateur Bertrand avait donc raison. Par contre, pour attirer le cadre urbain stressé en mal d’espace naturel -c’est sur lui que compte Alain Bertrand pour renforcer la complémentarité économique entre zones urbaines et rurales- il n’est pas certain que cette solution soit la plus adéquate.

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Village de Termes, entre Aubrac et Margeride – Crédit photo © Association Bès/Truyère

 Qui doute encore de la finalité de l’industrie de l’éolien -uniquement financière- et de son vrai visage, inhumain? Rasés les villages du Born et de Pelouse, dans le secteur du magnifique lac de Charpal, dont le sort malheureux vient d’être précipité par les conclusions d’une enquête publique (voir l’article de Noël Ducret, président du Collectif Terre de Peyre)? Rasés les villages de La Villedieu et d’Estables, où le Préfet a accordé en décembre 2013 un permis de construire pour un parc éolien (lire l’excellent libre-propos d’un résident d’Estables dans la Lozère Nouvelle du 20/02/2015)? Et le village de Barjac, où vient de s’ouvrir une nouvelle enquête publique à laquelle nous vous invitons à participer dans les meilleurs délais? Bientôt rasé lui aussi ?

Et le Fau de Peyre en Aubrac où 7 éoliennes ont été installées (parc du Truc de l’Homme), un nombre que les promoteurs espèrent pourvoir quadrupler dans les prochaines années? Et les villages aubraciens de Chauchailles, de La Fage Montivernoux, et de Saint-Laurent de Veyrès où des projets pourraient voir le jour si nous ne nous mobilisons pas rapidement et massivement? Non, ils ne seront pas rasés demain, rassurez-vous. Ils mourront à petit feu. Les jeunes s’en iront pour ne plus revenir. Et lorsque ces villages seront devenus des «zones à problèmes» pour reprendre les termes de la responsable de Vattenfall, ce n’est pas la grande faucheuse mais un bulldozer qui accomplira la funeste moisson. On parlera de fatalité. Erreur. Prenez l’exemple du village de Saint-Urcize (Aubrac cantalien). Son maire, Bernard Remise, est contre le développement de l’éolien industriel et n’a pas peur de le faire savoir. Cela n’empêche pas cette commune -sous l’impulsion de ses résidents et de ses élus- d’accroître son attractivité à l’égard des jeunes, comme en témoigne cet article récent (27/01/2015) paru dans La Montagne. Certes tous les villages de l’Aubrac n’ont pas l’emplacement et l’histoire de Saint-Urcize, mais il faut penser en terme de complémentarité à l’échelle du massif de l’Aubrac et non pas jouer la rivalité entre clochers, nourrie par l’ego surdimensionné de certains maires.

Vous pensez qu’on ne laisserait pas raser un village en France? Qu’il est exagéré de faire peur en brandissant ce type de menace? Il y a quelques années, EDF Energies Nouvelles a racheté un gîte rural sur le Lévezou, pour faire taire un propriétaire dont le projet de vie fut brutalement anéanti par l’installation d’un parc éolien à 600 mètres de chez lui. Le gîte n’a pas été rasé mais la démarche est identique à celle de Vattenfall au Danemark: qu’il s’agisse de terre, d’eau, de gaz ou de vent, les stratégies industrielles visant à accaparer les ressources naturelles ne souffrent aucune morale et n’obéissent qu’aux lois qu’elles ont précisément contribué à façonner par le biais d’un lobbyisme forcené.

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Causse Méjean – Crédit photo © Association Bès/Truyère

Est-ce le futur que l’on veut pour la Lozère? Ne pourrait-on pas dessiner un autre futur possible ? Après le parc national des Cévennes (1970), la classement des Causses et Cévennes au patrimoine mondial de l’UNESCO (2011), la mise en place du Parc Naturel Régional d’Aubrac (en cours), il manque à la Margeride, ce territoire méconnu du grand public mais d’une richesse naturelle, patrimoniale et culturelle exceptionnelle, d’accéder à la reconnaissance qu’elle mérite afin de pouvoir envisager un développement serein, respectueux de l’Homme et de la Nature, plutôt que d’être jetée en pâture à des promoteurs d’éolien industriel. Grâce à cet ensemble d’espaces naturels, très différents mais complémentaires les uns des autres, la Lozère pourrait continuer à briller et attirer pour ce qu’elle est: un lieu et un cadre de vie uniques en France.

Michel Godet, le pape de la prospective en France, explique que « les problèmes changent plus vite qu’ils ne se résolvent et prévoir ces changements est plus important que trouver des solutions qui s’appliqueraient à des problèmes passés.” Nous invitons donc le sénateur Bertrand et tous les élus lozériens tentés par la solution éolienne à considérer que cette stratégie va entraîner en Lozère des bouleversements tels que les solutions préconisées aujourd’hui pour lutter contre l’hyper-ruralité dans le domaine de la santé, de la téléphonie mobile, ou de l’internet haut débit n’auront bientôt plus aucun sens. Il faut “penser et agir autrement ». A la veille des élections départementales, il ne faut pas hésiter à interpeller nos élus pour exiger qu’ils relèvent avec nous-citoyens le défi du meilleur futur possible pour la Lozère. Dans l’isoloir, il ne faudra pas hésiter à sanctionner ceux dont la gouvernance consiste à se laisser diriger par ceux qui hypothèquent ce futur en colonisant ses grands espaces et en pillant ses ressources naturelles.

 (*) Pour lire l’article de « The Copenhagen Post » en anglais

 Pascale Debord


Pour mieux comprendre les mécanismes qui sous-tendent le développement de l’éolien, deux articles sur le site de Mediapart :

Eoliennes: mille petits Sivens

Nature, nouvel Eldorado de la finance


069-smallVous avez manqué un épisode de la série « Eolien industriel, entre illusion et corruption », dont l’objectif est d’illustrer la dérive du secteur de l’éolien en France et son impact nocif sur le monde rural, notamment en Aubrac et en Margeride?

Episode 4 – Un sénateur PS brise enfin l’omerta et provoque Alain Bertrand

Episode 3 – « Le promoteur en éolien et le maire »

Episode 2 – Le projet éolien du Palais du Roy ou l’avènement de la «colonisation participative»

 Episode 1 – Reportage en Lozère

A propos Association pour la Protection des Bassins du Bès et de la Truyère

Protéger et valoriser les espaces naturels, la biodiversité, les paysages historiques, et le patrimoine bâti des bassins versants du Bès et de la Truyère, plus particulièrement de l'Aubrac et de la Margeride, tel est notre principal objectif. Pour cela, nous luttons activement contre la marchandisation de ces massifs.
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