Aubrac, Causses, Cévennes et Margeride à l’avant-garde de la transition mondiale vers une économie « verte »

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Estives sur l’Aubrac – Crédit photo © Arnaud Millot

Insensibles aux pitoyables combats de basse-cour qui se sont déroulés en coulisses pour le contrôle du Conseil départemental de Lozère, nos vaches, moutons et chèvres sont nos plus fidèles alliés et souvent de bien meilleurs stratèges que n’importe quel animal politique. Compagnons de l’Homme depuis la nuit des temps, leur présence sur les différents massifs de Lozère, Cantal et Aveyron n’est pas seulement le témoignage d’une longue tradition pastorale et la marque d’une forte identité paysanne. A l’heure des grands bilans écologiques, de la destruction inexorable de nombreux écosystèmes, des perturbations climatiques induites par l’activité humaine, des grandes manoeuvres mondiales et locales autour des terres agricoles et des ressources naturelles, l’élevage extensif de grands et petits ruminants, piloté par de petites entreprises agricoles (le plus souvent familiales) sur les vastes pâturages du sud du Massif Central (Aubrac, Causses, Cévennes et Margeride) est le symbole d’une économie caractérisée par un rapport d’équilibre entre les besoins de l’Homme et la capacité d’une Nature aménagée à les satisfaire sur le long terme. C’est une évidence pour ceux qui s’efforcent depuis des décennies d’améliorer la qualité des parcours de nos territoires de moyenne montagne, de préserver et valoriser les caractères des races rustiques, d’optimiser la conduite des troupeaux en tenant compte des saisons, de la topographie et des ressources naturelles et d’assurer la mise en marché de produits de grande qualité qui véhiculent une riche culture pastorale ainsi que l’image d’espaces protégés qu’occupent les troupeaux.

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Troupeau de petits ruminants en Mongolie – Crédit photo © Association Bès/Truyère

Pour autant, ailleurs dans le monde, de nombreuses régions pastorales sont en crise: dans les hauts plateaux de l’Himalaya indien (par exemple) l’exode rural aussi brutal que massif des jeunes pasteurs nomades entraîne la disparition des troupeaux de chèvres, menace l’équilibre des pâturages et fragilise une économie artisanale séculaire basée sur la récolte et le tissage du pashmina (le sous-duvet de ces chèvres) qui fait vivre des millions de personnes; la situation est contraire en Mongolie, où pour répondre à une forte demande de textiles en cashmere, la densité des troupeaux de chèvres a été  poussée à l’extrême, anéantissant la biodiversité de nombreux pâturages au risque de bouleverser l’économie de tout un pays. A tort, on accuse la chèvre d’appauvrir les parcours de Mongolie. Mais c’est le comportement de l’Homme -et non celui de la chèvre- qui ruine les steppes de ce magnifique pays.

Ces deux exemples nous permettent de mieux apprécier les efforts qui ont été faits et restent nécessaires pour maintenir le fragile équilibre des systèmes agro-pastoraux dans nos massifs. Créé en 1970, le parc national des Cévennes est le seul parc national français dont le coeur est habité et cultivé, ce qui suppose que toutes les activités humaines contribuent à la protection d’un environnement, d’une biodiversité et de paysages jugés exceptionnels. Il est également désigné par l’UNESCO comme une réserve de biosphère (1985), un label qui signale un modèle de développement de communautés locales en harmonie avec la biodiversité d’écosystèmes remarquables.

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Troupeau de moutons sur le Causse de Sauveterre – Crédit photo © Association Bès/Truyère

En 2011, l’UNESCO inscrit sur la liste du patrimoine mondial les paysages culturels agropastoraux méditerranéens des Causses et des Cévennes en reconnaissance de « la valeur universelle de l’expression dans l’espace des pratiques d’élevage multiséculaires de ces territoires … de même que les savoir-faire et les traditions associés » (source: site du Parc National des Cévennes). Sur ce vaste bien culturel  (3144 km2), « depuis des millénaires, l’activité agropastorale sédentaire ou transhumante permet aux hommes de vivre sur ce territoire et de maintenir de vastes espaces ouverts utilisés pour le pâturage de troupeaux et les cultures, générant ainsi une très riche biodiversité »  (source: site « Causses et Cévennes »).

Quant au projet de Parc Naturel Régional d’Aubrac, il s’articule naturellement autour de l’élevage extensif de la race Aubrac sur un territoire à forte identité culturelle. Un périmètre englobant 82 communes aveyronnaises, cantaliennes et lozériennes a été validé par le gouvernement (l’adhésion des communes au PNR reste  volontaire) et la charte du futur PNR est en cours de rédaction.

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Estives sur l’Aubrac – Crédit photo © Association Bès/Truyère

  Le code de l’environnement (chapitre III, Parcs naturels régionaux) stipule qu’un parc naturel régional a vocation à être un territoire « d’expérimentation locale pour l’innovation au service du développement durable des territoires ruraux » et qu’il constitue « un cadre privilégié des actions menées par les collectivités publiques en faveur de la préservation des paysages et du patrimoine naturel et culturel. » La charte, quant à elle, détermine notamment « les orientations et les principes fondamentaux de protection des structures paysagères sur le territoire du parc ».

L’obtention de ces différents labels ne s’est pas faite sans opposition car si ces marques de reconnaissance nationale et internationale sont porteuses d’opportunités (au niveau touristique par exemple), elles sont aussi assorties de contraintes pour les habitants des territoires concernés. Pour autant, il en ressort une forte volonté commune, politique et citoyenne, de maintenir sur nos massifs une harmonie entre des systèmes agraires fondés sur le pastoralisme, des écosystèmes riches mais fragiles, un patrimoine culturel séculaire et des paysages qui sont précisément le fruit de cette harmonie. Ainsi, dans le cadre d’une transition souhaitée vers une économie raisonnée et raisonnable (on hésite à dire « verte » tant le terme est aujourd’hui galvaudé par les affairistes de tout poil), la gestion de cet équilibre instable -car constamment soumis à des tensions internes et externes- n’est pas  seulement le marqueur de bonnes pratiques d’élevage, elle représente dorénavant un paradigme de développement durable, un modèle avant-gardiste de gestion technique, sociale, économique et institutionnelle des grands espaces naturels aménagés par l’Homme.

C’est ce que constate l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) et le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) dans un rapport publié le 9 mars 2015 qui affirme que « le pastoralisme – la production extensive de bétail dans les pâturages – offre d’énormes avantages à l’humanité et devrait être considéré comme un élément majeur de la transition mondiale vers une économie verte », en expliquant qu’ « il est prouvé qu’un système efficace pour faire paître les animaux préserve la biodiversité et favorise la production de biomasse nécessaire à la protection de ces réservoirs à carbone. L’amélioration de la gestion des pâturages pourrait séquestrer 409 millions de tonnes de CO2, soit environ 9,8 % des émissions de carbone d’origine anthropique ».

Créée en 1948, l’UICN est une ONG internationale, centrée sur les questions environnementales. Elle compte plus de 1000 membres (d’autres ONG, des organismes internationaux, etc…) et a des dizaines de bureaux dans le monde. Selon Wikipedia, c’est l’UICN qui a « inventé » le terme de « développement durable » dans les années 80. En France, 56 organismes font partie du réseau de l’UICN, dont la fédération des Conservatoires d’Espaces Naturels qui comprend notamment le Conservatoire d’Espaces Naturels de Lozère.

Un communiqué de presse du 12/03/2015 à propos du rapport de IUCN/PNUE rapporte que « le pastoralisme durable dans les écosystèmes de grands pâturages libres … préserve la fertilité des terres et le carbone présent dans sol et contribue à la régulation de l’eau et à la conservation de la biodiversité. Les autres avantages qu’il présente se trouvent sous la forme de produits alimentaires de grande valeur. » Il explique que « la séquestration du carbone fournit un bon exemple de la façon dont le pastoralisme peut contribuer à l’économie verte. Les pâturages recouvrent cinq milliards d’hectares dans le monde et séquestrent entre 200-500 kg de carbone par hectare et par an, jouant un rôle de premier plan dans l’atténuation du changement climatique. Jusqu’à 70 % du carbone présent dans le sol des terres arides peut être perdu en cas de conversion de ces terres pour l’agriculture. »

Lire dans son intégralité le communiqué de presse de l’UICN sur le rapport du 09/03/215

Suggérons aux nouveaux conseillers départementaux de lire ce communiqué et de se procurer ce rapport qui doit les inciter à maintenir le cap d’une stratégie territoriale pertinente, à étendre cette stratégie au massif de la Margeride et à empêcher au plus vite le pillage en cours de nos ressources naturelles. On peut également espérer de leur part une réflexion sur le concept de modernité appliqué à nos montagnes, un terme que certains élus mettent encore en avant pour justifier des prises de position incohérentes, comme par exemple refuser d’adhérer au PNR Aubrac (commune lozérienne de La Fage Montivernoux) ou approuver un projet industriel d’envergure (éolien) sur le Plateau du Palais du Roy en Margeride! Les associations du Collectif Patrimoine Lozérien estiment que le terme de modernité est trop vague, donc inutile, voire dangereux. En effet, nous constatons qu’en son nom, certains souhaitent faire table rase du passé et n’hésitent pas à livrer nos grands espaces à des affairistes qui prétendent les valoriser. Pour aller de l’avant et permettre à nos territoires de prospérer durablement, il est préférable de construire sur les excellentes fondations dont nous disposons et continuer à renforcer la capacité des acteurs locaux, en premier lieu celle des agriculteurs, des artisans et des professionnels du tourisme local, à sublimer intelligemment le savoir-faire et les traditions locales, le patrimoine culturel et paysager.

C’est l’occasion de rappeler que la transhumance en Aubrac aura lieu cette année le 24 mai 2015 (voir ici la brochure d’information sur la transhumance ou visiter le site de l’association « Traditions en Aubrac »)

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Future bergère sur le Causse Méjean – Crédit photo © Association Bès/Truyère

C’est également l’occasion de redécouvrir un livre magnifique « Un dernier berger » de Renaud Dengreville et Colette Gouvion. Il faut lire les paroles de Christian Avesque, berger sur le Causse Méjean, pour comprendre toute l’étendue des bienfaits du pastoralisme. Parlant de son retour de la guerre d’Algérie il dit ceci: « Enfin le cauchemar a pris fin. Je suis rentré en France. J’ai été démobilisé. Je suis revenu à Drigas complètement explosé, bousillé, déglingué. Le Causse, les moutons m’ont sauvé, réoxygéné peu à peu. Si j’avais dû alors vivre en ville, avec du bruit, des gens excités, j’aurais pété les plombs. »

Ce pouvoir de régénération se retrouve également dans l’assiette qui n’échappe pas à l’influence du pastoralisme et contribue largement à la notoriété de l’Aubrac et de ses paysages uniques. A propos de son plat fétiche, le «gargouillou» composé d’une multitude de plantes, Michel Bras (cuisinier sur le plateau d’Aubrac) dit: « Aujourd’hui, relever mon gargouillou – composition végétale qui est le reflet de ma symbiose avec la nature – de ces graines germées qui respirent la vie, la santé, me séduit toujours avec autant de force, et l’emprise du Plateau, sa quiétude sont là au quotidien, qui me régénère. La complicité du plateau m’est indispensable, et dans cet univers de végétal, de la racine à la tige, de la feuille et de la fleur aux fruits, à la semence, que de découvertes ! » (source site internet)

Pascale Debord; Association pour la Protection des Bassins du Bès et de la Truyère (présidente); Collectif Patrimoine Lozérien (co porte-parole)

A propos Association pour la Protection des Bassins du Bès et de la Truyère

Protéger et valoriser les espaces naturels, la biodiversité, les paysages historiques, et le patrimoine bâti des bassins versants du Bès et de la Truyère, plus particulièrement de l'Aubrac et de la Margeride, tel est notre principal objectif. Pour cela, nous luttons activement contre la marchandisation de ces massifs.
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2 commentaires pour Aubrac, Causses, Cévennes et Margeride à l’avant-garde de la transition mondiale vers une économie « verte »

  1. CHALONY dit :

    Bonjour ,
    Pour moi, homme du bord de mer ,la Lozère reste ce lieu paisible qui comptait 70000 habitants en 1969 ,paradis des pêcheurs et des éleveurs ,j’en garde un souvenir tenace de tranquillité et de vie décalée dans le temps !J’y suis repassé, comme ailleurs les villages ont grossis les routes se sont élargie ,mais les animaux sont toujours là sur les hauts pâturages;
    Gardez nous ce lieu reculé et majestueux.

  2. superbe article : une lecture claire, intelligente, référencée sur nos territoires de Lozère. Espérons que la nouvelle assemblée départementale saura s’en imprégner, afin de sortir de la classique langue de bois sur le développement.
    La Lozère est l’exemple même d’un territoire exceptionnel, qui peut se développer de façon intégrée à partir de son potentiel très porteur (grands espaces, paysages, cadre de vie, agriculture, artisanat, petites entreprises, chasse, pêche, tourisme,….)
    L’éolien industriel est pour la Lozère un contresens en matière d’aménagement et de développement.

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