L’Aubrac n’est pas à v€ndr€: la dictature de l’éolien industriel célébrée le 18 juin

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Aubrac – Vache et veau à l’estive – Mai 2007 – Crédit photo © Arnaud Millot

Ah le joli mois de juin ! Les bêtes ont rejoint leur montagne, les veaux s’ébattent sans contrainte et découvrent enfin le monde. Après des mois de foin et de paille, la vache aux yeux de biche redécouvre avec émerveillement la fraîcheur d’une tige tout juste sortie de terre, goûte mille plantes, choisit avec soin les fleurs qui parfument son lait. Petite unité artisanale sur pattes, elle travaille sans relâche. A peine se laisse-t-elle distraire par le marcheur en quête d’espace et authenticité, de quiétude et spiritualité. A l’ombre d’un chaos granitique, celui–ci fait une pause pour se régaler d’un morceau de tomme. Il regarde la vache qui le regarde. Au nord-ouest, le majestueux volcan du Cantal veille sur le plateau d’Aubrac, ses troupeaux, ses habitants, ses visiteurs. A l’est, les crêtes bleues de la Margeride soulignent la fragilité d’un horizon qui s’évapore avec l’ascension du soleil vers son zénith. Au sud, le regard se perd en cascade jusque dans la vallée du Lot. Un bien bel endroit pour un pique nique…

Mais tout le monde n’apprécie pas l’Aubrac à sa juste valeur. C’est donc sur une aire entièrement dérochée, défrichée, à l’ombre de gigantesques mâts d’acier plantés dans de grosses semelles de béton, sous les pâles rotatives des aérogénérateurs, dans ce morceau d’Aubrac à la fois dénaturé et déshumanisé, que les habitants du Fau de Peyre et ceux de La Fage Montivernoux ont été invités à pique-niquer le 18 juin par Energie du Portugal, l’exploitant (est-ce lui qui a choisi une date aussi peu appropriée?), à l’occasion de l’inauguration du parc éolien du Truc de l’Homme, cette monstrueuse erreur d’aménagement territorial engendrée par un savant mélange d’ignorance, d’incompétence et de cupidité.

Vous savez ce que nous en pensons: nous avons lutté pendant des années pour empêcher ce projet aussi idiot qu’inutile, mais la puissance d’Alstom (le constructeur des machines), couplée aux carences de l’administration départementale et à l’indifférence d’un certain préfet plus soucieux de courtiser le pouvoir central que de protéger les Lozériens contre l’exploitation illégitime des ressources naturelles ont eu raison de notre détermination. Quelques explications contextuelles permettront aux renseignements généraux de mieux apprécier la défiance qui nous anime cependant, et plus que jamais.

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Fondation d’une éolienne au Truc de l’Homme – 11 septembre 2013 Crédit photo © Association Bès/Truyère

Retour à l’été 2013, au début de la construction du parc du Truc de l’Homme. Quand la Mission Interministérielle Sur l’Eau (MISE), mandatée en septembre 2013 par un Préfet que nous avions sollicité pour faire constater les dégâts impressionnants occasionnés par le creusement des fondations des éoliennes sur le réseau hydrographique du Truc de l’Homme, arrive sur les lieux, elle est escortée par le maire du Fau de Peyre, « invité » par Alstom, un groupe industriel qui a érigé la corruption en culture d’entreprise (si vous lisez l’anglais cet article du « New York Times » sur Alstom est encore plus édifiant que celui du journal « Le Monde »): sa présence, anormale selon nous, n’était-elle pas de nature à influencer les conclusions de la MISE ? Quand cette même MISE conclut dans son rapport (à consulter ici) que les « travaux réalisés sont conformes aux prescriptions et à l’étude d’impact » alors que nombreux sont ceux qui ont pu constater que des sources ont été touchées, que les fondations ont été noyées et qu’il a fallu pomper pendant des jours et des jours et colmater pour poursuivre le chantier: cette conclusion est-elle vraiment indépendante? A la décharge de la MISE, le délai entre l’observation des faits et la mission elle-même fut tel que le promoteur eut largement le temps de s’organiser pour reprendre -en apparence- le contrôle de la situation: « Et les shadoks pompaient, pompaient pompaient… » (en référence à cette série télévisée qui met en scène des êtres stupides qui construisent des machines aussi improbables qu’inutiles, voir la note au bas de cette page*). On parle également « d’aquifère » dans ce rapport de la MISE, en référence à l’étude d’impact du projet, alors qu’il n’y a pas d’aquifère sur le Truc de l’Homme, que l’eau remonte des entrailles de ce massif à la faveur des fractures du socle granitique et que cette eau se perd lorsque ces fractures sont bouchées. De quoi s’interroger une fois de plus sur le sérieux des études d’impact et le rôle des services techniques départementaux. Que la MISE ne s’étonne pas de perdre en crédibilité auprès d’agriculteurs qu’elle n’hésite pas à mettre au piquet à la moindre infraction à la réglementation sur l’eau. Quant au Préfet de l’époque, que trois représentants de notre association -spécialement venus de l’Aveyron, du Cantal et de la Lozère- avaient rencontré pour l’alerter sur les risques multiples et irrégularités liés au montage et à la réalisation de ce projet en Aubrac, il avait finalement estimé que notre association -qui regroupe des centaines de membres et sympathisants sur l’Aubrac- n’avait pas intérêt à agir! Nous avons compris ce jour-là que nous ne pouvions pas nous tourner vers l’Etat pour défendre nos intérêts et que nous ne devions compter que sur nous-mêmes. Partout en France la confiance des citoyens à l’égard du pouvoir central est érodée. Les tensions locales engendrées par le développement au forceps de l’éolien industriel font un dégât considérable dans le tissu économique et social de nos campagnes et contribuent largement à la défiance de plus en plus grande des citoyens ruraux à l’égard du gouvernement, quelles que soient les convictions politiques des uns et des autres. A quelle époque faut-il remonter pour trouver dans nos villages un sujet plus clivant que la progression de l’éolien industriel? L’Aubrac ne fait pas exception à la règle et les projets en gestation à Chauchailles et à La Fage Montivernoux ne font qu’exacerber la sensibilité déjà à fleur de peau d’une grande partie de la population du Plateau. En effet, ce n’est pas parce qu’une poignée d’ayant-droit sous-informés vote en faveur d’un projet éolien que les habitants de l’Aubrac -qui n’ont jamais été consultés sur le sujet- cautionnent le projet en question. Franchement: quand des membres de section votent à l’unanimité en faveur d’un parc éolien, on est en droit de se demander quelle sorte de dictature règne dans les communes qui accueillent à bras ouverts les investisseurs assoiffés de rentabilité financière; car lorsqu’ils organisent des élections, même les dictateurs n’obtiennent pas de tels scores!

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Manifestation contre le projet du Truc de l’Homme – Septembre 2013 – Crédit Photo © Association Bès/Truyère

Bref, le 18 juin, ce n’est pas une nouvelle infrastructure qu’on inaugure en Aubrac mais l’avènement de la dictature de l’éolien industriel qu’on célèbre à travers un chapitre honteux de notre histoire contemporaine locale. Il paraît qu’un service d’ordre a été prévu ? On se demande bien pourquoi et de qui avoir peur! Peur que ne soit perturbé le discours du Préfet (auquel nous souhaitons sincèrement la bienvenue dans ce département), de la Présidente du Conseil Départemental (dont nous saluons l’élection), de nos deux conseillers départementaux aubraciens (encore bravo), ou de notre député? Mais quel élu un tant soit peu responsable prendrait le risque d’assister à cette inauguration et de cautionner ainsi une grave erreur de gestion territoriale, à part bien sûr les maires de La Fage Montivernoux et du Fau de Peyre, qui ont appuyé le projet? Aucun, d’après le Midi Libre du 14 juin. Dans ces conditions, qui pourrait avoir intérêt à pique-niquer dans un endroit aussi sinistre? La réponse est à pleurer: ce sont les enfants du Fau de Peyre et de La Fage Montivernoux, car Energie du Portugal -dans son immense générosité- a promis un VTT au gagnant d’un concours de dessins (sur les éoliennes bien sûr…). N’y a-t-il donc aucun parent, aucun maître, aucun élu pour dénoncer une telle manipulation de nos jeunes esprits? Les industriels de l’éolien prennent lentement mais sûrement le contrôle de notre législation, de nos territoires, de nos finances publiques et privées, de notre raison et de nos émotions.

Pour conclure, je vous dois des excuses: si vous avez suivi mon conseil, vous avez regardé cette émission de France 3 sur les dérives de l’éolien industriel « Pièces à conviction », le 7 mai 2015. Il n’a finalement pas été question de nos montagnes: la journaliste qui a réalisé le documentaire n’avait que l’embarras du choix pour illustrer les exemples malheureux de développement éolien en France et notre région n’a pas été retenue. Mais là n’est pas le problème: alors que ce documentaire s’annonçait comme un travail de qualité, il s’est révélé médiocre et caricatural. Certes les requins de l’industrie éolienne en ont pris pour leur grade mais le portrait-type de l’opposant fut tout aussi déplorable: ultra-conservateur, nimbyiste (quelqu’un qui ne voit pas plus loin que le bout de son jardin), climato-sceptique, nanti (propriétaire de château), au choix ou bien tout cela à la fois, voilà les clichés véhiculés par cette émission pourtant bien inspirée. Le profil extrême du militant anti-éolien sur lequel s’appuit en grande partie ce reportage montre le parti pris de polariser le débat et de discréditer toutes les parties en présence. De ce point de vue, le documentaire fut une réussite! Le caractère controversé des personnages mis en avant a permis de combler astucieusement l’absence d’arguments sur le fonds (utilité réelle de l’éolien dans le mix énergétique, politique d’aménagement des territoires…). Le débat télévisé qui a suivi l’émission a fourni à Frédéric Lanoë -président de France Energie Eolienne (l’interprofession des industriels de l’éolien) et directeur de la branche française d’Energie du Portugal (qui exploite donc le Truc de l’Homme)- l’occasion de se positionner habilement comme un grand défenseur de la cause environnementale et de l’emploi en France. Un comble quand on connaît le bilan social et économique ainsi que les méthodes de cette industrie! Quant à l’opposition, elle n’a convaincu personne. Un fiasco télévisuel.

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Rieutort d’Aubrac, vu de Marchastel – Juillet 2007 – crédit photo © Association Bès/Truyère

En Aubrac, nous mettons nos détracteurs au défi de réduire notre action à une caricature politique et sociale. Par ailleurs, la somme des connaissances et compétences -pratiques comme théoriques- des sciences de la Terre, ainsi que des sciences économiques et sociales au sein de nos mouvements citoyens en Lozère, dans le Cantal et l’Aveyron nous permet d’aborder sans complexe les questions de fonds avec ceux qui prétendent définir et mettre en oeuvre la politique française en matière d’environnement et d’énergie et s’arrogent le monopole de la connaissance des territoires. Par contre, il est vrai que nous sommes des nantis car nous sommes les gardiens d’un royaume -l’Aubrac- que nous continuerons à défendre coûte que coûte contre le pillage et la destruction de ressources naturelles et de biens communs.

Pascale Debord
Association pour la Protection des Bassins du Bès et de la Truyère

 A noter dans vos tablettes, la « Fete des Pâturages » se tiendra cet année le 2 août, à Fournels.


(*) Pour ceux qui ne connaissent pas, « Les Shadoks » est une série télévisée diffusée pour la première fois en 1968. Elle met en scène le quotidien de petits êtres, bêtes et méchants, dont l’activité est régie par des principes et devises absurdes (ci-dessous). Pensez à l’éolien industriel quand vous lirez ces devises, les mêmes logiques absurdes président à la multiplication des parcs industriels; l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) veut couvrir la France d’éoliennes : déjà 5500 machines d’après les estimations de la fin 2014, on parle de 25 000 machines à moyen terme et plus encore à l’horizon 2050…
  • S’il n’y pas de solution, c’est qu’il n’y a pas de problème.
  • Pour qu’il ait le moins de mécontents possible il faut toujours taper sur les mêmes.
  • Ce n’est qu’en essayant continuellement, que l’on finit par réussir ; Ou, en d’autres termes : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche …
  • Tout ce qui va arriver peut et doit être prévu. Réciproquement, tout ce qui a été prévu doit obligatoirement arriver.
  • Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué …
  • Il vaut mieux mobiliser son intelligence sur des conneries que mobiliser sa connerie sur des choses intelligentes.
  • Il est beaucoup plus intéressant de regarder où l’on ne va pas pour la bonne raison que, là où l’on va, il sera toujours temps d’y regarder quand on y sera.
  • Quand on sait pas où l’on va, il faut y aller !! … et le plus vite possible.
  • La plus grave maladie du cerveau, c’est de réfléchir.
  • Il vaut mieux pomper même s’il ne se passe rien que risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas.
  • Avec un escalier prévu pour la montée, on réussit souvent à monter plus bas qu’on ne serait descendu avec un escalier prévu pour la descente.
  • etc…

A propos Association pour la Protection des Bassins du Bès et de la Truyère

Protéger et valoriser les espaces naturels, la biodiversité, les paysages historiques, et le patrimoine bâti des bassins versants du Bès et de la Truyère, plus particulièrement de l'Aubrac et de la Margeride, tel est notre principal objectif. Pour cela, nous luttons activement contre la marchandisation de ces massifs.
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Un commentaire pour L’Aubrac n’est pas à v€ndr€: la dictature de l’éolien industriel célébrée le 18 juin

  1. (message posté via l’adresse de notre association)
    J’ai été très touché par ce texte de défense de votre magnifique terroir contre des prédateurs que nous ne connaissons que trop, ici, dans le Haut-Languedoc tarnais. Hier encore, rencontre avec le patron d’une société gestionnaire de centrales éoliennes, au domicile d’un jeune couple, victime parce que riverain de leurs installations. Cynisme total : « on va vous planter une haie, vous ne les verrez plus »… Cela guérira-t-il leur mal être profond depuis que ces machines ont fait irruption dans leur cadre de vie, choisi pour sa beauté et son calme ? Cela mettra-t-il fin à leurs troubles qui s’aggravent, constatés médicalement, et vraisemblablement liés aux infrasons émis par les rotors qui tournent jour et nuit ? Lundi prochain, rencontre avec un autre patron qui vient de racheter une centrale en cours de réalisation (il y a beaucoup de mouvement de vente et de rachat dans un secteur où les retours sur investissement sont de 15% en 15 ans, comme ils ne se gênent pas de l’écrire) : on lui demandait d’éloigner 2 éoliennes prévues à proximité d’une communauté cultuelle, il nous répond sans vergogne : nous supprimerons 2 éoliennes, mais ce seront les plus éloignées de ce lieu de vie, pour des raisons techniques et économiques. L’humain ? Le social ? ce n’est pas leur secteur d’activité, eux c’est le profit ; « il n’y a pas de honte à faire de l’argent, n’est-ce pas ? » s’entend-on dire de toutes parts. Il n’y en a pas non plus à bouleverser nos espaces naturels et à piétiner la vie des gens ?
    Faudrait-il une très forte manifestation de réprobation collective pour que soit enfin entendue la détresse de tous ceux qui aiment leur terroir et de toutes les victimes de cette absurde industrialisation éolienne ?
    Bien cordialement
    Emmanuel Forichon

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